
Al-Azhar est l’une des institutions religieuses et académiques les plus anciennes et les plus importantes au monde. Ce n’est pas seulement une mosquée, mais un phare intellectuel qui a façonné la conscience religieuse et culturelle de l’Égypte et du monde islamique depuis plus d’un millénaire. Depuis sa fondation au Xe siècle de notre ère, Al-Azhar a joué un rôle central dans la diffusion des connaissances religieuses et linguistiques, la lutte contre l’extrémisme et la préservation de l’identité islamique modérée, devenant aujourd’hui une autorité mondiale en matière de pensée islamique modérée.
Avant la naissance d’Al-Azhar : un aperçu de l’histoire :
Bien avant que l’emblématique Al-Azhar n’émerge comme l’un des principaux centres mondiaux d’apprentissage islamique, l’Égypte se trouvait à l’aube d’une époque de transformation. En 641 de notre ère, à la suite de la conquête islamique, le pays entama un nouveau chapitre de son histoire. Pendant plus de trois siècles, l’Égypte vit son cœur administratif se déplacer à travers trois capitales successives : Al-Fustat, Al-‘Askar et Al-Qata’i‘. Chaque ville joua un rôle dans la formation du paysage socio-politique et culturel de la région.
Puis vint la période fatimide—un moment décisif non seulement pour l’Égypte mais pour le monde islamique au sens large. Contrairement aux souverains précédents qui imposaient principalement leur domination par la force politique et militaire, les Fatimides avaient une vision plus ambitieuse. Leur ambition allait au-delà du simple gouvernement ; ils cherchaient à créer un mouvement religieux et intellectuel complet, dont le cœur était la propagation de la tradition chiite ismaélienne.
Lorsque les Fatimides entreprirent la fondation de leur nouvelle capitale, ils ne se contentaient pas de construire une ville. Ils posaient les bases d’une institution qui incarnerait leur vision—un centre de savoir, de culture et de pensée religieuse. Ce qu’ils bâtirent ne servirait pas seulement de cœur battant à leur capitale, mais laisserait également un héritage durable pour les générations à venir : Al-Azhar.

La naissance d’Al-Azhar al-Sharif (970–972 de notre ère)
Mettre en contexte : une perspective historique :
Dans la seconde moitié du Xe siècle, l’État fatimide s’était imposé comme une force dominante, utilisant sa puissance politique et militaire pour étendre son influence à grande échelle. Après avoir déjà consolidé leur contrôle sur des régions d’Afrique du Nord, telles que le Maroc et la Tunisie, les Fatimides tournèrent leur attention vers l’Égypte. Pourquoi l’Égypte ? Parce qu’il ne s’agissait pas simplement d’un autre territoire—elle revêtait une importance considérable pour plusieurs raisons :
- Elle était le centre économique du monde islamique.
- Stratégiquement située, elle servait de pont entre l’Est et l’Ouest.
- Elle offrait une base idéale pour propager l’école chiite ismaélienne.
Avec une importance stratégique, économique et religieuse aussi attrayante, l’Égypte devint centrale dans la vision d’expansion et de réforme des Fatimides.
Le visionnaire derrière Al-Azhar
Au cœur de cette entreprise historique se trouvait le calife fatimide Al-Muʿizz li-Din Allah, qui régna de 953 à 975 de notre ère. Son règne marqua une période d’ambition et de transformation, alors qu’il portait un projet politique et religieux destiné à remodeler l’autorité fatimide de manière unique. Ses objectifs comprenaient :
- Fonder une toute nouvelle ville pour servir de capitale administrative et culturelle de l’État fatimide, remplaçant l’ancienne ville d’Al-Fustat.
- Construire une mosquée centrale impressionnante qui irait au-delà de sa fonction de lieu de culte pour remplir deux objectifs :
- Un espace pour diffuser les doctrines de l’école fatimide.
- Un centre intellectuel pour promouvoir les enseignements chiites ismaéliens.
Cette mosquée deviendrait connue sous le nom d’Al-Azhar, destinée non seulement à se dresser comme une merveille architecturale, mais aussi comme un phare du savoir et un centre d’apprentissage incomparable pendant des siècles.
Bien qu’Al-Muʿizz ait conceptualisé ce projet monumental, il n’était pas présent pour superviser son lancement. À cette époque, son quartier général se trouvait à Al-Mahdia, dans l’actuelle Tunisie. En confiant la tâche à son commandant militaire le plus fiable et compétent, il s’assura que sa vision ambitieuse prenne forme, même en son absence physique.
Grâce à ces préparatifs minutieux, Al-Azhar était destiné à devenir non seulement une mosquée, mais un symbole historique d’autorité religieuse et d’excellence intellectuelle—érigé au cœur de l’Égypte !

Jawhar al-Siqillī, un nom qui résonne à travers l’histoire comme l’un des stratèges militaires et maîtres de la planification les plus influents du califat fatimide.
Qui était Jawhar al-Siqillī ?
Originaire de Sicile à l’époque byzantine, Jawhar al-Siqillī se distingue comme un chef militaire innovant et une figure dotée d’une prévoyance exceptionnelle. En tant que confident le plus fiable et stratège loyal d’Al-Muʿizz li-Din Allah, il joua un rôle central dans l’expansion de l’influence de la dynastie fatimide. Plus particulièrement, il mena une expédition quasi sans effusion de sang qui aboutit à la conquête de l’Égypte en 969, changeant à jamais le cours de l’histoire de la région.

Principales réalisations durant son séjour en Égypte :
- Orchestration sans faille de la capture de l’Égypte en 969, réussissant à éviter destructions massives et résistance importante.
- Fondation du Caire, qui devint un phare de civilisation et la nouvelle capitale fatimide.
- Conception et mise en œuvre d’une vision urbaine ambitieuse pour la ville.
- Supervision de la construction complexe de l’emblématique mosquée Al-Azhar, posant les bases de son rôle futur comme centre d’apprentissage et de pensée islamique.
La naissance du Caire fatimide
Lorsque Jawhar entra en Égypte, il ne se contenta pas de pénétrer un nouveau territoire—il redéfinit son avenir. Il contourna Al-Fustat, alors centre urbain établi, et fonda une ville entièrement nouvelle juste au nord. Cette ville deviendrait Le Caire, ou « al-Qāhir », que certaines sources disent avoir été nommée en référence à Mars (connu en arabe sous le nom d’« al-Qāhir »), symbolisant puissance et conquête.

Les traits distinctifs de sa vision urbanistique :
- La ville était entourée de murs protecteurs, une caractéristique conçue pour évoluer avec son expansion.
- Au cœur de la ville se dressaient deux palais magnifiques :
- Le Grand Palais Oriental, réservé au calife.
- Le Palais Occidental, venant compléter sa grandeur.
- Entre ces palais s’étendait une place officielle—un espace qui se transformerait plus tard en la rue historique Al-Muʿizz.
- Adjacent au Palais Oriental s’élevait la mosquée Al-Azhar—un chef-d’œuvre d’importance religieuse et culturelle, conçue non seulement comme lieu de culte mais aussi comme partie intégrante d’un plan politique et urbain plus vaste.
Cet agencement soigneusement orchestré montre qu’Al-Azhar n’a pas été érigée simplement comme une structure isolée, mais qu’elle était intégrée dans un réseau complexe de significations stratégiques, politiques et spirituelles. Il mettait en lumière l’approche globale des Fatimides en matière de construction urbaine—fusionnant gouvernance, religion et architecture dans un ensemble harmonieux.
L’héritage de Jawhar al-Siqillī brille intensément dans les annales de l’histoire. Grâce à une planification minutieuse et un leadership exceptionnel, il transforma le paysage égyptien et posa les bases de l’avenir glorieux du Caire comme centre mondial de culture et de savoir.

La mosquée Al-Azhar : construction et origines
Quand a-t-elle été construite ?
La construction commença en 970 et s’acheva en 972. L’ensemble du processus dura seulement deux ans, un délai remarquablement court pour un projet de cette envergure.
Qui a supervisé la construction ?
Le projet fut minutieusement supervisé par Jawhar al-Siqillī. Le financement provenait du trésor de l’État fatimide, et la main-d’œuvre comprenait des ouvriers et des ingénieurs d’Égypte et d’Afrique du Nord.
L’origine du nom « Al-Azhar »
Plusieurs interprétations historiques existent concernant le nom de la mosquée. La plus largement acceptée le relie à Fatima al-Zahra, les Fatimides affirmant descendre d’elle. Le nom revêt une profonde signification religieuse et politique, affirmant à la fois la légitimité du règne fatimide et leur lien avec la famille du Prophète (Ahl al-Bayt).
Al-Azhar à l’époque fatimide
À l’origine, Al-Azhar n’était pas associée à l’islam sunnite comme elle l’est aujourd’hui. Elle servait de centre pour la promotion de la tradition chiite ismaélienne. Les matières enseignées à Al-Azhar comprenaient :
- La jurisprudence ismaélienne (fiqh)
- La philosophie
- Le kalâm (théologie spéculative)
- Les sciences linguistiques
Quand est-elle devenue une université ?
Sous les règnes des califes Al-ʿAziz bi-Llah et Al-Hakim bi-Amr Allah, des cercles d’enseignement organisés furent établis. Cela marqua la transformation d’Al-Azhar en la plus ancienne université au monde à fonctionner de manière continue.

La transformation et l’héritage d’Al-Azhar : un voyage à travers le temps
La transition d’Al-Azhar après la chute des Fatimides
Lorsque la dynastie fatimide s’effondra et que Saladin al-Ayyubi prit le pouvoir en 1171, une transformation majeure commença au sein d’Al-Azhar. Avec l’abolition des enseignements chiites, la mosquée évolua progressivement pour devenir un bastion de l’islam sunnite. Au fil des siècles, elle s’imposa comme l’autorité religieuse prééminente dans le monde islamique, façonnant le discours théologique et guidant les savants à travers les générations.
Al-Azhar : un témoignage de l’évolution historique et religieuse du Caire
La fondation d’Al-Azhar est intimement liée à l’essor du Caire comme capitale islamique majeure. Elle reflète les luttes politiques et doctrinales qui ont façonné l’histoire islamique. Ce qui commença comme une modeste mosquée de prédication sous les Fatimides s’épanouit pour devenir l’institution religieuse sunnite la plus influente. Au-delà de son importance spirituelle, Al-Azhar présente une autre distinction remarquable : elle est la plus ancienne université au monde à fonctionner de manière continue, symbole vivant de l’héritage durable de l’éducation.

Personnalités clés et jalons historiques derrière Al-Azhar
- Al-Muʿizz li-Din Allah : le souverain fatimide dont la vision a forgé l’identité islamique du Caire.
- Jawhar al-Siqillī : le commandant et planificateur talentueux qui a concrétisé cette vision.
- 970–972 de notre ère : la période de construction durant laquelle la mosquée Al-Azhar a pris forme.
Initialement établie comme point central pour les enseignements chiites, Al-Azhar fut une pierre angulaire de l’ambitieux plan urbain et religieux du Caire fatimide. Au fil du temps, elle transcenda ses origines pour devenir un symbole mondial de l’érudition sunnite, du patrimoine culturel et de la recherche intellectuelle.
Des années fondatrices à sa pertinence contemporaine, l’histoire d’Al-Azhar est un récit profond de résilience et d’adaptation, qui continue d’inspirer des millions de personnes à travers le monde.

Al-Azhar en tant qu’institution chiite pendant la période fatimide
Al-Azhar à l’époque fatimide servait de centre majeur tant pour les activités religieuses que scientifiques, en étroite corrélation avec son caractère chiite ismaélien. Établie en 972 et active sous le règne fatimide jusqu’en 1171, cette institution jouait un rôle essentiel bien au-delà de celui d’un simple lieu de culte. Elle fonctionnait simultanément comme :
- Grande mosquée accueillant les cérémonies officielles de l’État,
- Centre académique offrant un enseignement dans divers domaines,
- École doctrinale dédiée à la formation des prédicateurs et à la diffusion de la tradition ismaélienne (madhhab).
Ces aspects étaient profondément intégrés à la vision intellectuelle et politique de l’État fatimide.
Les sciences enseignées à Al-Azhar pendant la période fatimide
- Jurisprudence ismaélienne (Fiqh)
La jurisprudence ismaélienne constituait le fondement du discours académique à Al-Azhar, en mettant l’accent sur :
- Des interprétations spécifiques du Coran,
- Des lectures ésotériques (bāṭinī) des textes,
- Des enseignements juridiques basés sur les directives des imams fatimides infaillibles.
Les efforts pédagogiques dans ce domaine visaient à préparer juges, prédicateurs et fonctionnaires à servir au sein du système administratif et religieux fatimide.
- Philosophie
La philosophie était encouragée pour approfondir la compréhension de la religion et de l’existence, en intégrant :
- Les œuvres philosophiques grecques, telles que celles de Platon et Aristote, largement accessibles via des traductions en arabe,
- Le néoplatonisme,
- La relation entre la raison et la révélation divine.
Cette discipline visait à renforcer intellectuellement les principes de la doctrine ismaélienne en utilisant des méthodes rationnelles.
- Théologie spéculative (Kalām)
La théologie spéculative (Kalām) permettait aux savants de défendre le madhhab ismaélien face à des traditions intellectuelles concurrentes, telles que la jurisprudence sunnite, le raisonnement muʿtazilite et d’autres idéologies chiites. Les principaux axes d’étude incluaient :
- La défense de la doctrine de l’imamat,
- L’élaboration sur le concept d’infaillibilité des imams,
- L’exploration de l’interaction entre les significations apparentes (ẓāhir) et les profondeurs cachées (bāṭin) des textes religieux.
Cette discipline reposait fortement sur le débat structuré et l’argumentation logique.
- Sciences linguistiques
Les études linguistiques comprenaient la grammaire, la morphologie, la rhétorique et la maîtrise de l’arabe. Au-delà de l’application linguistique, ces compétences servaient des objectifs plus larges tels que :
- Une compréhension approfondie du Coran et des hadiths,
- L’équipement des prédicateurs pour une communication éloquente et persuasive,
- L’amélioration des approches interprétatives des textes religieux.
- Arithmétique et astronomie
L’enseignement de l’arithmétique et de l’astronomie avait des objectifs pratiques tels que :
- La détermination précise des heures de prière et des calendriers de jeûne,
- Le calcul des cycles lunaires et des systèmes calendaires,
- Le soutien aux rituels et pratiques essentiels aux traditions ismaéliennes.
Le programme complet d’Al-Azhar reflétait son double rôle : centre de promotion intellectuelle et pierre angulaire pour la promotion et la préservation de l’identité de l’État fatimide.

La prospérité d’Al-Azhar pendant l’époque mamelouke
Le mécénat des savants par les souverains mamelouks
Les Mamelouks comprenaient que le soutien aux savants pouvait à la fois renforcer leur crédibilité religieuse et consolider leur pouvoir. Leurs contributions à Al-Azhar comprenaient :
- Des financements généreux,
- La création de waqf (dotations permanentes) pour un soutien durable,
- La construction de nouveaux bâtiments pour accroître la capacité de l’institution.
Assurer la légitimité religieuse
En tant qu’anciens soldats esclaves ayant accédé au pouvoir durant une période turbulente, les Mamelouks s’appuyaient sur Al-Azhar pour fournir une validation religieuse à leur règne. En s’alignant sur le fiqh sunnite, ils positionnèrent Al-Azhar comme l’institution de référence pour la légitimité islamique, obtenant reconnaissance à travers le monde musulman.

Un centre pour les étudiants du monde entier :
Al-Azhar devint un aimant pour les savants en herbe venus de différentes régions, notamment :
- Le Maroc
- Le Levant (Bilād al-Shām)
- La péninsule arabique
- L’Asie Mineure
Cet attrait à grande échelle renforça le statut d’Al-Azhar comme centre prééminent d’éducation et d’érudition islamique.

Évolution architecturale sous le patronage mamelouk
Extensions significatives
Pour accueillir le nombre croissant d’étudiants et de savants, les Mamelouks agrandirent Al-Azhar en ajoutant :
- De petites mosquées,
- Des institutions éducatives (madrasas),
- Des arcades et des chambres pour l’hébergement des étudiants.
Arcades spécialisées (Riwāq / Madrasas)
Les Mamelouks introduisirent des arcades adaptées aux étudiants selon leur région et leur domaine académique :
| Arcade | Public | Remarques |
|---|---|---|
| Riwāq al-Maghriba | Étudiants venus du Maghreb | Logement et étude, soutien au fiqh malékite |
| Riwāq al-Shām | Étudiants venus du Levant | Accueil de savants et étudiants levantins, accent sur le hadith et le tafsir |
| Riwāq al-Turuk | Étudiants turcs | Plus tard accueillit des étudiants de l’Empire ottoman, renforcement du fiqh hanafite |
Création de madrasas basées sur le fiqh
Des écoles dédiées furent créées au sein d’Al-Azhar pour chacune des écoles de jurisprudence sunnite :
- Shāfi‘ī,
- Maliki,
- Ḥanafī,
- Ḥanbalī
Objectif : systématiser les études comparatives du fiqh tout en garantissant aux étudiants un environnement d’apprentissage bien organisé.
La période mamelouke marqua un tournant dans l’histoire d’Al-Azhar, consolidant son rôle comme centre prééminent de l’érudition sunnite en harmonisant éducation, architecture et ouverture sur le monde.

L’évolution d’Al-Azhar en un centre académique mondial
Avant la période mamelouke, Al-Azhar fonctionnait à travers des cercles d’enseignement informels et faiblement connectés, manquant de structure. Cependant, sous le règne des Mamelouks, elle se transforma en un système universitaire centralisé et bien organisé, caractérisé par :
- La délivrance de diplômes scientifiques (ijazah) dans des domaines tels que le fiqh, le hadith et le tafsir.
- L’établissement de cours définis et de programmes spécialisés pour chaque discipline.
- Une reconnaissance étendue à travers le monde islamique.
Programmes académiques pendant la période mamelouke
Axes d’enseignement :
- Fiqh comparatif : étude approfondie des quatre écoles de jurisprudence avec priorité à la résolution des litiges juridiques.
- Hadith : collecte, authentification et analyse critique des traditions prophétiques.
- Tafsir : étude du Coran avec des méthodologies linguistiques et analytiques.
- Grammaire et rhétorique : développement des compétences pour interpréter les textes religieux, maîtriser l’expression écrite et affiner l’éloquence.
- Astronomie et mathématiques : calculs célestes, détermination des horaires de prière et exploration de leurs applications pratiques.
Ces disciplines étaient remarquablement sophistiquées pour l’époque, posant les bases du cadre classique de l’éducation islamique moderne.
Points forts de l’ère mamelouke :
Cette période représenta l’âge d’or d’Al-Azhar grâce à :
- Le soutien politique et financier stratégique des souverains mamelouks.
- La dépendance des sultans à la légitimité religieuse assurée par l’érudition islamique.
- Un développement architectural majeur et l’ajout de multiples arcades (riwaqs) à l’infrastructure.
- La transition d’un cercle éducatif chiite à une université sunnite reconnue mondialement.
- Des programmes académiques complets englobant à la fois les sciences religieuses et rationnelles.
En essence, Al-Azhar émergea comme un modèle pionnier de l’enseignement supérieur islamique pendant la période mamelouke, se distinguant par son excellence académique, son organisation systématique et son influence à grande échelle.

Al-Azhar pendant la période ottomane :
Même au milieu du déclin de l’État ottoman, Al-Azhar conserva son autonomie. Ses shaykhs jouaient le rôle de médiateurs entre la population et les autorités, s’imposant comme des figures clés dans la formation de l’opinion publique.
Influence politique :
Al-Azhar dirigea des mouvements de protestation populaire, s’opposa fermement à l’injustice et à la taxation oppressive, et contribua activement à la lutte contre la corruption.
Al-Azhar et la résistance à l’occupation française (1798)
Contexte historique : l’expédition française en Égypte
En 1798, Napoléon Bonaparte mena une campagne militaire en Égypte avec des objectifs stratégiques incluant l’affaiblissement des intérêts britanniques en Orient, le contrôle de la route commerciale vers l’Inde, et l’utilisation de l’Égypte comme base pour une expansion coloniale plus large. Après avoir vaincu les Mamelouks, les forces françaises entrèrent au Caire, mais firent bientôt face à une résistance populaire vigoureuse. Au cœur de cette résistance se trouvait Al-Azhar.
Al-Azhar comme centre de résistance populaire

Pourquoi Al-Azhar était-elle pivotale ?
En tant que plus grande institution religieuse d’Égypte et foyer de ses savants les plus influents, Al-Azhar possédait une capacité profonde à façonner l’opinion publique. Respectés et dignes de confiance aux yeux des masses, ses savants émergèrent naturellement comme leaders de l’opinion publique pendant l’occupation.
Les savants d’Al-Azhar résistèrent activement aux Français en organisant des rassemblements au sein de la mosquée. De ces réunions surgirent des fatwas appelant à agir contre les occupants, des sermons incitant au jihad, et des appels à la défense nationale. Al-Azhar devint également un centre pour mobiliser des manifestations et coordonner l’insurrection.
L’assaut contre Al-Azhar et la violation de sa sacralité
Napoléon tenta d’abord de séduire les savants d’Al-Azhar en professant son respect pour l’islam. Il assista à des cérémonies, émit des décrets en arabe et chercha à se présenter comme un ami de l’Égypte. Cependant, son approche changea radicalement après la première révolte du Caire en 1798.
En réponse à cette révolte, Napoléon ordonna une répression violente contre Al-Azhar. Les troupes françaises envahirent la mosquée, ouvrant le feu à l’intérieur de ses murs et commettant des actes jugés profondément irrespectueux. Elles pénétrèrent avec leurs chaussures, leurs armes et même leurs chevaux, arrêtèrent de nombreux savants et étudiants, exécutèrent certains et exilèrent d’autres. Cette profanation flagrante choqua les Égyptiens et attisa davantage leur résistance.
Conséquences immédiates de l’assaut
L’attaque contre Al-Azhar entraîna de graves répercussions, notamment des exécutions et des exils de ses savants, ainsi qu’une suspension temporaire de ses activités pédagogiques. La tentative de Napoléon de soumettre Al-Azhar par la force militaire ne fit qu’aggraver les tensions et miner ses efforts pour consolider son pouvoir.

Conséquences historiques à long terme
1. Al-Azhar comme symbole de la résistance nationale
La violation de la sacralité d’Al-Azhar la transforma en un symbole de résistance, dépassant son rôle strictement religieux. Elle consolida sa place dans le cœur des Égyptiens en tant que défenseur de l’identité nationale face à l’oppression étrangère.

2. Redéfinition du rôle d’Al-Azhar
Avec le temps, Al-Azhar étendit son influence au-delà des questions strictement religieuses. Elle devint la gardienne de l’identité égyptienne, une force d’unification pour la nation et un intermédiaire entre les citoyens ordinaires et l’autorité politique.
3. Poser les bases de l’implication politique
Al-Azhar joua ensuite un rôle déterminant dans les développements politiques ultérieurs. Elle contribua à la destitution du gouverneur ottoman Khurshid Pacha et soutint l’accession au pouvoir de Muhammad Ali en 1805, consolidant ainsi sa position d’acteur clé dans le paysage politique égyptien.
La résistance d’Al-Azhar durant la campagne française est mémorisée comme l’une de ses contributions les plus marquantes à la lutte de la nation contre la domination étrangère. Cet héritage perdure comme une source d’inspiration dans le combat plus large pour l’indépendance et l’autodétermination.

L’évolution d’Al-Azhar sous Muhammad Ali et au-delà : un voyage à travers l’histoire
Al-Azhar à l’époque de Muhammad Ali (1805–1848)
Durant le règne de Muhammad Ali Pacha en Égypte, Al-Azhar s’imposa comme un pilier majeur de l’influence religieuse, sociale et politique. Cette institution prestigieuse joua un rôle déterminant dans la formation de l’opinion publique et contribua même à l’accession de Muhammad Ali au pouvoir. Toutefois, sa relation avec Al-Azhar était loin d’être simple.
D’un côté, le souverain éprouvait un profond respect pour l’autorité religieuse de l’institution et s’appuyait sur ses savants pour consolider son contrôle sur l’Égypte. De l’autre, il considérait avec prudence son immense pouvoir et son autonomie. Inquiet de son influence politique indépendante, Muhammad Ali chercha à en limiter l’impact.
Afin de gérer le rôle d’Al-Azhar au sein de l’État en pleine évolution, Muhammad Ali mit en œuvre plusieurs réformes administratives. Celles-ci comprenaient la réglementation des fonds de dotation (waqfs), la rationalisation de la structure organisationnelle des savants et la limitation de l’autorité religieuse dans les domaines dépassant leur compétence. Bien qu’il se soit abstenu de réduire totalement son indépendance, il ne donna pas non plus à Al-Azhar les moyens de devenir un centre de réforme éducative moderne.
À la place, Muhammad Ali concentra ses efforts sur la création d’institutions non religieuses destinées à impulser la modernisation de l’Égypte et sa transition vers l’ère moderne. Des écoles telles que l’École de médecine, l’École d’ingénierie et les académies militaires furent fondées. Ces institutions marquèrent le début d’une nette séparation entre l’enseignement religieux à Al-Azhar et l’éducation laïque, une division qui façonnerait le paysage éducatif de l’Égypte pendant des décennies.

Al-Azhar en transition : du XIXᵉ siècle au début du XXᵉ siècle
Malgré son importance historique dans les affaires religieuses, Al-Azhar fut confrontée à des défis croissants au cours du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle. Elle conserva son attachement aux sciences religieuses et aux méthodes d’enseignement traditionnelles, mais commença à être critiquée pour son immobilisme. Les préoccupations portaient sur sa forte dépendance à la mémorisation mécanique, sa résistance à l’intégration des disciplines scientifiques modernes et son incapacité à s’adapter à un monde en rapide mutation.

Ces critiques donnèrent naissance à des mouvements de réforme menés par des penseurs influents tels que le cheikh Muhammad Abduh et Jamal al-Din al-Afghani. Ils imaginaient un Al-Azhar qui préserverait son héritage religieux tout en adoptant la modernisation à travers des programmes actualisés et l’intégration progressive des sciences modernes. Ces appels au changement marquèrent le début d’un débat toujours actuel sur l’équilibre entre la préservation de la tradition et l’adaptation aux évolutions contemporaines.

La loi de réforme de 1961 : redéfinir Al-Azhar
La trajectoire d’Al-Azhar connut sa transformation la plus significative sous la direction du président Gamal Abdel Nasser avec la promulgation de la loi n° 103 de 1961. Cette législation historique visait à aligner la mission éducative d’Al-Azhar sur les exigences de la société moderne, tout en préservant son rôle en tant qu’institution culturelle et spirituelle.
La réforme introduisit des changements profonds en redéfinissant Al-Azhar comme une université moderne englobant à la fois des facultés religieuses et scientifiques. Elle alla au-delà de son orientation traditionnelle centrée sur le droit islamique (charia), la théologie et les études de la langue arabe, pour inclure des facultés dédiées à la médecine, à l’ingénierie, aux sciences, à l’agriculture, au commerce, à l’éducation, aux médias, à la pharmacie, et bien d’autres encore. Cette expansion consolida la place d’Al-Azhar dans le projet de construction nationale de l’Égypte en tant qu’institution globale reliant les valeurs religieuses aux disciplines modernes.
Parmi les facultés nouvellement créées :
- La Faculté de médecine visait à former des médecins capables d’allier expertise médicale et valeurs éthiques ancrées dans la religion.
- La Faculté d’ingénierie formait des professionnels qualifiés prêts à servir la société grâce à des solutions innovantes.
- La Faculté des sciences initiait les étudiants aux sciences naturelles fondées sur des méthodologies modernes.
- La Faculté d’agriculture cherchait à développer le secteur agricole égyptien à travers les avancées scientifiques.

L’impact de la modernisation
Les réformes de 1961 ont apporté des bénéfices notables, mais ont également suscité des critiques significatives, donnant naissance à une double lecture qui perdure encore aujourd’hui.
D’un côté, ces changements ont établi Al-Azhar comme une institution éducative progressiste, capable de relever les défis contemporains. Son influence mondiale s’est accrue, et elle est devenue internationalement reconnue tant pour ses contributions spirituelles que académiques. Al-Azhar a joué un rôle essentiel dans la formation de l’identité nationale en conciliant religion et progrès.
Cependant, cette modernisation n’a pas été perçue positivement par tous. Les critiques ont estimé que l’intégration de nouvelles disciplines et l’élargissement du contrôle étatique avaient réduit l’autonomie d’Al-Azhar et affaibli son cœur religieux. Pour d’autres, ce rapprochement avec le pouvoir politique a soulevé des interrogations quant à l’équilibre entre l’indépendance institutionnelle et les intérêts nationaux.
Ces débats restent d’actualité, alors que chercheurs, responsables et observateurs s’interrogent sur la meilleure manière de préserver le riche héritage d’Al-Azhar tout en l’adaptant aux nouvelles réalités sociales et scientifiques. Jusqu’où la modernisation peut-elle aller sans compromettre la tradition ? Et où doivent se situer les limites entre l’implication de l’État et la liberté institutionnelle ? Autant de questions centrales pour comprendre l’évolution continue d’Al-Azhar.

L’influence mondiale d’Al-Azhar al-Sharif
Al-Azhar comme phare religieux mondial
Al-Azhar a dépassé ses origines en tant qu’institution égyptienne locale pour s’imposer comme une référence mondiale majeure de l’islam. Au fil des siècles, il est devenu une source digne de confiance pour :
- l’émission de décisions religieuses (fatwas),
- la fourniture d’orientations religieuses et éducatives,
- la formation de la pensée islamique contemporaine et de la jurisprudence.
Cette influence reconnue découle de :
- sa riche histoire s’étendant sur plus d’un millénaire,
- la continuité de ses traditions savantes,
- son engagement en faveur d’une approche fondée sur la modération et l’équilibre.

Former des savants à travers le monde
L’influence d’Al-Azhar s’étend à travers les continents, ayant formé des générations de savants et de prédicateurs venus de régions telles que :
- Afrique (Soudan, Nigeria, Tchad, Sénégal, et au-delà),
- Asie (Indonésie, Malaisie, Inde, Pakistan, etc.),
- Europe (les Balkans, la France, la Grande-Bretagne, et les régions anciennement sous domination russe).

Ces diplômés sont retournés dans leurs pays d’origine pour :
- Servir comme imams et muftis au sein de leurs communautés,
- Créer des institutions éducatives et des universités islamiques,
- Promouvoir et préserver l’esprit de modération et d’équilibre d’Al-Azhar au sein de leurs sociétés.
Rayonnement à travers des missions éducatives et religieuses
Al-Azhar étend activement son influence en déployant :
- Des délégations éducatives officielles,
- Des imams et prédicateurs islamiques bien formés,
- Des enseignants spécialisés dans l’arabe et les études islamiques.

Les objectifs de ces missions comprennent :
- Diffuser une compréhension équilibrée de l’islam,
- Traiter et dissiper les idées fausses religieuses,
- Soutenir à la fois les sociétés à majorité musulmane et les communautés musulmanes minoritaires à travers le monde.
Ces initiatives couvrent diverses régions :
- L’Afrique subsaharienne,
- L’Asie du Sud-Est,
- L’Europe et les Amériques.

Fatwas mondialement reconnues d’Al-Azhar
- Le Conseil des savants éminents,
- Dar al-Ifta’ d’Égypte, qui entretient des liens étroits avec Al-Azhar.
Ce qui distingue les fatwas azhariennes, c’est leur :
- Appui sur la jurisprudence islamique comparative (fiqh),
- Prise en compte des réalités contemporaines et des contextes sociétaux,
- Adhésion aux objectifs supérieurs de la loi islamique (maqāṣid al-sharī‘a).
Ces fatwas abordent un éventail de préoccupations modernes, notamment :
- Les questions liées à la médecine, à l’économie et à la dynamique familiale,
- Les défis auxquels font face les minorités musulmanes à travers le monde,
- Les discussions intellectuelles et théologiques continues au sein de l’islam.

Al-Azhar aujourd’hui :
La plus ancienne université en activité continue au monde
Fondé en 972, Al-Azhar al-Sharif détient la distinction d’être la plus ancienne université au monde encore en fonctionnement continu. Pendant plus d’un millénaire, elle a résisté aux guerres et aux occupations étrangères, préservant sa tradition d’éducation ininterrompue.
Elle symbolise la fusion de :
- Enseignements islamiques traditionnels
- Structures universitaires modernes

Une autorité religieuse mondiale :
Al-Azhar s’impose comme une institution de premier plan en jurisprudence sunnite (fiqh), ses fatwas influençant des communautés à travers :
- L’Afrique
- L’Asie
- L’Europe
- Les Amériques
Elle traite des questions religieuses et sociétales modernes avec une approche fondée sur l’équilibre et la modération.
Une institution alliant tradition, modernité et équilibre
Tradition :
- Maintient des programmes classiques, incluant le fiqh comparatif, le hadith, le tafsir, la grammaire et la rhétorique.
- Protège le patrimoine religieux et culturel égyptien et islamique.
Modernité :
- Intègre le progrès scientifique à travers des disciplines telles que la médecine, l’ingénierie, l’agriculture et les sciences naturelles.
- Fait le lien entre sciences religieuses et sciences modernes.
- Utilise les technologies avancées pour l’éducation et la diffusion des fatwas.

Modération :
- Agit comme un leader dans la lutte contre l’extrémisme et les idéologies radicales.
- Encourage la voie de l’équilibre et l’interprétation raisonnée des textes religieux.
- Favorise le dialogue interreligieux et interculturel.
Aujourd’hui, Al-Azhar sert de lien essentiel entre plus d’un millénaire de savoir islamique et les défis contemporains mondiaux, consolidant son rôle comme symbole de connaissance, de modération et de foi pour le monde moderne.

Conclusion :
Al-Azhar al-Sharif est bien plus qu’un bâtiment ou qu’une université ; c’est la mémoire vivante d’une nation. Au fil des siècles, il a traversé d’importantes transformations religieuses et politiques, des conflits internes et des occupations étrangères, tout en préservant son essence scientifique et éthique.
Depuis plus d’un millénaire, Al-Azhar a été à la fois témoin et acteur de l’histoire, servant de plateforme pour la pensée modérée et façonnant le discours intellectuel à travers le monde islamique. Il a formé des générations de savants et de prédicateurs, propagé la voie de la modération et contribué à maintenir la continuité culturelle et religieuse de la civilisation islamique.
Encore aujourd’hui, Al-Azhar demeure la pierre angulaire de la conscience islamique mondiale, un symbole de savoir, de modération et de dialogue, capable de faire le lien entre tradition et modernité, foi et raison, éducation religieuse et sciences contemporaines.
En résumé, Al-Azhar n’est pas seulement un héritage du passé, mais un pilier vivant pour l’avenir de l’islam et du savoir universel. Il incarne la continuité de la sagesse à travers les siècles, offrant guidance, apprentissage et équilibre au monde moderne tout en restant profondément enraciné dans ses fondations historiques et spirituelles.
